Passoires thermiques : où sont-elles le plus nombreuses en France ?

13/11/2025

La passoire thermique, une fracture du logement français

Depuis 2021, les diagnostics de performance énergétique (DPE) ont imposé une grille de lecture unifiée du parc immobilier français. Les “passoires thermiques” – autrement dit les logements classés F ou G au DPE – incarnent une double crise du logement : sociale et environnementale. La rénovation énergétique est érigée en priorité nationale, mais où le défi s’avère-t-il le plus pressant ?

Les derniers chiffres du ministère de la Transition énergétique, de l’Observatoire National de la Rénovation Énergétique (ONRE, édition 2023) et de l’Ademe confirment que la répartition des passoires thermiques est tout sauf homogène. Cette fracture énergétique dessine une nouvelle carte du mal-logement, au-delà des seuls enjeux de précarité énergétique ou de transition écologique.

Combien de passoires thermiques en France, au juste ?

En 2023, environ 5,2 millions de logements sont classés F ou G sur l’ensemble du territoire – soit plus de 17 % du parc résidentiel (Insee, ONRE). Ce chiffre inclut aussi bien des résidences principales que des logements vacants ou secondaires, mais il faut souligner que la prévalence dans le parc locatif privé atteint près de 23 %, bien au-dessus de la moyenne nationale.

  • Les logements classés F : environ 3,2 millions.
  • Les logements classés G : près de 2 millions.

Cet enjeu n’est pas théorique : depuis la loi Climat et Résilience, la location des logements les plus énergivores (notamment ceux classés G) est interdite à partir de janvier 2025, élargissant la contrainte progressivement à l’ensemble des classes concernées.

Mais la distribution des passoires thermiques dépend très fortement de la géographie. Quels sont alors les territoires les plus exposés à ce défi ? C’est toute une cartographie inédite qui se dessine.

Un hexagone marqué par de fortes disparités régionales

Le poids des passoires thermiques varie de façon considérable d’une région à l’autre, en raison de facteurs multiples : ancienneté du bâti, climat, dynamique démographique, type de peuplement.

Région % de logements F ou G Nb. estimé de passoires thermiques
Île-de-France 22 % env. 1,1 million
Bourgogne-Franche-Comté 25 % env. 420 000
Normandie 23 % env. 380 000
Nouvelle-Aquitaine 18 % env. 480 000
Grand Est 24 % env. 530 000
Bretagne 15 % env. 240 000
Provence-Alpes-Côte d’Azur 17 % env. 310 000
Centre-Val de Loire 22 % env. 290 000
Auvergne-Rhône-Alpes 16 % env. 520 000
Hauts-de-France 19 % env. 370 000
Occitanie 13 % env. 340 000
Pays de la Loire 12 % env. 190 000

Sources : ONRE 2023, FNAIM “Baromètre des passoires thermiques 2024”, Ademe.

Île-de-France : volume record, mais pas la pire proportion

L’Île-de-France se distingue par le nombre absolu de passoires thermiques (environ 1,1 million), en lien direct avec la densité urbaine et le poids des copropriétés anciennes, notamment à Paris et dans la petite couronne. La rénovation du parc, souvent constitué d’immeubles élevés bâtis avant 1975, se heurte à plusieurs obstacles : complexité du collectif, coût élevé, reste à charge dissuasif pour les copropriétaires modestes.

Mais en proportion du parc, ce sont certaines régions rurales ou périurbaines – typiquement le Grand Est ou la Bourgogne-Franche-Comté – qui battent des records. Ici, la combinaison d’un bâti ancien, souvent mal isolé, chauffé au fioul ou au bois, et d’un parc plus dispersé, rend la rénovation structurellement plus complexe – et parfois moins rentable au regard du marché local.

Bourgogne-Franche-Comté et Grand Est : le cœur du problème thermique

Ces deux régions dépassent 24 % de logements F ou G, faisant d’elles des zones “rouges” de la précarité énergétique. Plusieurs facteurs amplifient cette réalité :

  • Climat rigoureux : Hivers sévères, accentuant le déficit d’isolation thermique.
  • Parc ancien : Beaucoup de maisons construites avant 1949, rarement rénovées en profondeur.
  • Dépendance au fioul : Énergie chère et polluante, peu incitative à la rénovation lourde.
  • Difficulté d’investissement : Revenus médians modestes, moins de valorisation immobilière attendue après travaux.

Ces territoires, parfois vieillissants et en décroissance démographique, peinent à mobiliser propriétaires et collectivités pour enclencher la rénovation à grande échelle.

Normandie, Centre-Val de Loire, Nouvelle-Aquitaine : la diagonale des passoires

Surprise notable : la Normandie, le Centre-Val de Loire et, dans une moindre mesure, la Nouvelle-Aquitaine forment une “diagonale” où le taux de passoires thermiques reste élevé (18 à 23 %), en lien avec :

  • La prépondérance de maisons individuelles, beaucoup plus coûteuses à rénover qu’un appartement.
  • Une part non négligeable de logements vacants, ce qui repousse à plus tard les travaux lourds.
  • Des centres-bourgs anciens souvent sous-dotés en solutions de financement adaptées.

Ce profil “rural et diffus” du mal-logement énergétique s’oppose à l’image parfois fantasmée d’un problème exclusivement urbain ou métropolitain.

Sud et littoraux : moins de passoires, mais vigilance sur le parc locatif

Au sud, les régions comme PACA ou Occitanie affichent, paradoxalement, une proportion moindre de passoires – respectivement 17 % et 13 % – mais le défi reste réel dans les villes moyennes, les centres historiques ou les quartiers populaires.

  • Prédominance du marché locatif ancien, parfois spéculatif dans le littoral ou les zones touristiques.
  • Des températures plus clémentes réduisent la précarité énergétique “ressentie”, mais amplifient la vulnérabilité lors des canicules et des pics de chaleur (mauvaise adaptation à la surchauffe estivale).

Dans le parc social, le taux de passoires thermiques est globalement inférieur (environ 7 %), du fait de politiques de rénovation amorcées dès les années 2000. Mais dans le privé, le problème reste inquiétant, en particulier pour les publics modestes.

Des impacts socio-économiques marqués selon les régions

  • Île-de-France et grandes métropoles : Impact indirect sur la tension locative, coûts de rénovation répercutés sur des loyers déjà élevés, risque d’éviction pour les ménages modestes.
  • Ruralité et petites villes : Effet “double peine” avec faible valorisation immobilière, moindre capacité d’investissement, difficulté à trouver des artisans et à structurer la demande locale de rénovation.
  • Vieillissement du parc : Les zones où les propriétaires sont plus âgés (Grand Est, Bourgogne) peinent à se projeter sur des travaux de long terme (problème de “syndrome du dernier occupant”).

Facteurs structurels aggravant la concentration régionale

  • Ancienneté du bâti : Plus de la moitié des passoires thermiques sont des logements construits avant 1975.
  • Chauffage au fioul ou bois : 70 % des maisons “passoires” sont chauffées par ce biais (source : Ademe).
  • Propriétaires occupants âgés : Les seniors dominent dans les régions rurales, freinant la mise en œuvre de rénovations lourdes.
  • Marché locatif privé non régulé : En zone tendue, certains propriétaires préfèrent vendre à la découpe ou laisser vacant plutôt que d’engager des travaux jugés peu rentables.

Entre régulation et incitation : quelles régions tirent leur épingle du jeu ?

Ces écarts régionaux sont aussi le reflet des politiques territoriales. En Bretagne, pionnière de la rénovation globale – plan Breizh Cop, soutien aux éco-primes locales – le taux de passoires demeure notablement inférieur à la moyenne nationale (15 %). À l’inverse, certaines régions en décrochage démographique peinent à activer les leviers nationaux (MaPrimeRénov’, éco-PTZ), faute d’ingénierie locale ou par manque d’attractivité immobilière.

  • Bretagne : Succès relatif des dispositifs d’accompagnement, rôle moteur des collectivités [source : Ademe].
  • Île-de-France : Plan régional de rénovation de la copropriété lancé dès 2018, outils spécifiques pour les passoires du parc collectif.
  • Grand Est, Bourgogne : Politiques de redynamisation rurales commencent à intégrer l’enjeu énergétique, mais restent en deçà des besoins massifs.

Rénovation : l’urgence d’une approche territorialisée

Au-delà de la moyenne nationale, c’est la différenciation régionale qui doit guider les politiques à venir.

  • Défis des zones rurales : Nécessité d’adapter les aides à la réalité financière et sociale des territoires (prêts “relais”, accompagnement technique, lutte contre la vacance et l’habitat indigne).
  • Contrainte urbaine : Dans les métropoles, l’enjeu porte sur la massification de la rénovation collective et la lutte contre la spéculation sur les “biens à rénover”.
  • Logique d’accompagnement : Les “guichets uniques” d’ingénierie locale, et des dispositifs portés par les collectivités (Opah, programmes “Habiter Mieux”) s’avèrent clés, mais encore inégalement déployés.

Face à l’échéance de 2025, puis de 2028 pour l’interdiction progressive à la location des logements énergivores, la recomposition régionale du parc de logement promet d’être un baromètre inédit de la transition énergétique… Et, sans doute, une ligne de fracture nouvelle dans la géographie des inégalités d’habitat.

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