Résidences secondaires : miroir des mutations territoriales depuis 2020

17/01/2026

Un phénomène en accélération : état des lieux

Depuis 2020, le marché français des résidences secondaires connaît une dynamique de croissance singulière. Plus de 3,7 millions de logements répertoriés comme résidences secondaires en 2023, soit 10,5 % du parc total d’après l’INSEE (INSEE, 2023). Cette part, relativement stable sur longue période, a toutefois connu une recrudescence post-pandémie dans certaines régions. Les départements littoraux, la montagne, ou encore l’arrière-pays rural voient leur stock croître plus vite que la moyenne. Quelles réalités recouvrent cette envolée, et pourquoi certaines zones seulement sont concernées par ce mouvement ?

Comprendre le profil des acquéreurs de résidences secondaires

  • Typologie socioprofessionnelle : Les acquéreurs sont majoritairement des ménages aisés, cadres supérieurs et retraités, citadins en quête d’espace ou d’un patrimoine familial (source : Notaires de France, 2023).
  • Âge : L’âge médian d’achat tourne autour de 55 ans, signe de l’importance des investissements patrimoniaux liés à l’anticipation de la retraite.
  • Origine géographique : Près de la moitié des résidences secondaires appartiennent à des Franciliens et des habitants des grandes agglomérations, générant une captation « métropolitaine » sur certains territoires ruraux ou littoraux (source : INSEE, 2023).

L’incidence de ces profils n’est pas neutre sur la structuration territoriale : la demande se concentre sur des « spots » identifiés pour leur attractivité, leur accessibilité et parfois leur authenticité villageoise ou naturelle.

La crise sanitaire comme accélérateur de tendances

Le confinement de 2020 a servi de révélateur et d’accélérateur du phénomène. Si l’attrait pour la résidence secondaire s’observe sur le temps long en France, la pandémie a joué un rôle catalyseur par l’essor massif du télétravail, et par la nécessité ressentie d’un espace refuge hors des contraintes urbaines.

  • Explosion du télétravail : Entre 2019 et 2022, la part des salariés pratiquant le télétravail a bondi de 7 % à 27 % en moyenne (source : Dares, 2023). Cela a rendu possible une répartition plus flexible des lieux de vie.
  • Modification des attentes : Les aspirations à une meilleure qualité de vie, à l’espace extérieur, et à la convivialité locale se sont renforcées. Les enquêtes du CREDOC (2022) soulignent que l’espace et l’environnement sont désormais deux critères majeurs dans le choix du lieu d’habitation secondaire.

Résultat : les régions attractives – Bretagne, Sud-Ouest, littoral méditerranéen, massif alpin et Pyrénées – ont enregistré jusqu’à deux fois plus de transactions de résidences secondaires entre 2020 et 2022 qu’avant la crise (Notaires de France).

Les territoires gagnants de cette croissance

La répartition des résidences secondaires n’est pas homogène. Quatre dynamiques territoriales se dessinent :

  • Littoraux et îles : La Côte d’Azur (Var, Alpes-Maritimes), la Bretagne, et la Vendée, ainsi que les îles charentaises continuent d’attirer, cristallisant jusqu’à 25 % de leur parc immobilier en résidences secondaires.
  • Montagne : Savoie, Haute-Savoie, Pyrénées-Atlantiques, Hautes-Alpes montrent des progressions rapides en lien avec la valorisation touristique et l’investissement locatif saisonnier.
  • Arrière-pays rural : Sologne, Périgord, sud Ardèche : ces territoires profitent d’une image de refuge paisible. Entre 2020 et 2023, le nombre de résidences secondaires y a progressé de près de 7 % selon l’Observatoire des Territoires (2023).
  • Pays voisins des métropoles : L’Eure, la Seine-et-Marne, ou le Jura reçoivent des acquéreurs en quête de distance raisonnable de Paris, Lyon ou Lille.
Région Part de résidences secondaires (2022) Évolution 2020-2022 (%)
Bretagne 14,2 % +4,7 %
Nouvelle-Aquitaine 12,1 % +5,3 %
Provence-Alpes-Côte d’Azur 18,8 % +3,8 %
Massif alpin (Savoie/Haute-Savoie) 20,6 % +6,1 %

Sources : INSEE, Observatoire des Territoires, 2023

Pourquoi certaines régions seulement ?

L’attractivité touristique et patrimoniale

Premier levier, la dimension touristique. Le poids des séjours saisonniers dans certaines régions rend l’achat de logement d’appoint économiquement pertinent, voire rentable pour l’investissement locatif occasionnel. Les communes littorales cumulent :

  • Patrimoine naturel et bâti réputé
  • Climat attractif
  • Accessibilité ferroviaire ou routière accrue (LGV Atlantique, autoroutes A7 et A63, …)

La demande se cristallise donc sur des espaces « de villégiature » reconnus, accentuant l’écart territorial avec des zones moins touristiques.

Effet prix et rendement locatif saisonnier

Certains territoires, affranchis des plafonds métropolitains, offrent un rapport surface/prix avantageux. À la fois accessible à l’achat pour des citadins, et susceptible de générer un rendement locatif élevé via des plateformes comme Airbnb (source : Les Echos). Ainsi, acheter une maison en Creuse ou dans les Landes coûte jusqu’à trois fois moins cher qu’en Île-de-France, tout en dégageant des revenus saisonniers non négligeables lors des pics d’affluence touristique.

Déséquilibres économiques et démographiques

Cependant, la croissance des résidences secondaires ne profite pas à tous :

  • Zones industrielles, campagnes sans valorisation touristique, villes en décroissance démographique : progression marginale ou stagnation des résidences secondaires.
  • Déséquilibre générationnel : certains villages se transforment en « communes-greniers », peuplées à 75 % par des résidences secondaires en été seulement (exemple : Leucate – Observatoire des territoires).

Ainsi, la tendance s’accroît principalement dans les territoires perçus comme attractifs, accessibles, ou « vendables », tandis que le reste du pays demeure à l’écart.

L’impact sur le tissu local

Si l’essor des résidences secondaires alimente l’activité des entreprises du bâtiment et du tourisme, il a aussi ses revers :

  • Tension sur le logement principal : Rareté des biens disponibles pour les locaux, hausse des prix, difficultés à se loger pour les actifs (sources : Fondation Abbé Pierre, 2023).
  • Modification du tissu social : Fantomisation des centres-villes hors saison, fermeture de commerces, recul de l’offre scolaire et médicale.
  • Fragilisation des équilibres territoriaux : De nombreux maires réclament à l’Etat des dispositifs de régulation (taxe sur les résidences secondaires, quotas, droit de préemption – source : Maire-Info, 2022).

Le modèle d’intégration des résidences secondaires interroge donc sur la capacité des territoires à « faire communauté » tout au long de l’année, et à garantir l’accès au logement des ménages locaux.

Tendances récentes et nouvelles formes de résidences secondaires

  • Multiplication des « semi-résidents » : De plus en plus d’acquéreurs alternent domicile principal et résidence secondaire au fil de l’année, brouillant les frontières. Certains actifs « délocalisent » une partie de leur travail, contribuant à la revitalisation saisonnière (source : CGET, 2023).
  • Colocation et « multi-propriété » : Le rachat collectif entre amis ou familles se développe, afin de mutualiser les coûts et d’optimiser les séjours.
  • Effets sur le marché local : Dans certaines régions, le « zéro vacancies » à la location saisonnière durant l’été coexiste avec la vacance structurelle des logements à l’année.

Perspectives : quelles régulations pour demain ?

Face à la montée des tensions, les pouvoirs publics multiplient les expérimentations :

  • Taxe majorée sur les résidences secondaires dans les villes tendues (ex : Biarritz, La Rochelle, Annecy)
  • Droit de préemption des communes sur les achats de résidences non principales
  • Encadrement des plateformes locatives de courte durée

Un nombre croissant de localités souhaitent rééquilibrer la mixité résidentielle et la présence à l’année. La question qui se pose dès lors en filigrane : comment tendre vers un modèle où le statut secondaire ne priverait pas les populations locales de leur capacité à habiter et à bâtir un projet de vie sur leur propre territoire ?

État des lieux et enjeux pour le futur

Si la croissance des résidences secondaires révèle l’attractivité et la capacité de projection patrimoniale d’une partie des ménages, elle met aussi en tension le modèle français du « droit au logement pour tous ». Les collectivités sont à la recherche d’un point d’équilibre pour éviter la muséification de certains villages, et la difficile accessibilité au logement principal des jeunes générations.

Observer la progression des résidences secondaires, c’est donc analyser en creux les choix de société : recherche d’ancrage, de respiration hors métropole, circulation spatiale recomposée… et confrontation accrue entre consommation patrimoniale du territoire et sa fonction résidentielle quotidienne.

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