La mutation des matériaux dans la construction neuve : enjeux, tendances et réalités depuis 2020

05/09/2025

La fabrique du logement neuf : entre héritage béton et défis de durabilité

Depuis des décennies, le béton armé règne sans partage sur la construction neuve en France. Hérité de l’ère de la reconstruction d’après-guerre, employé massivement lors des Trente Glorieuses, il s’est imposé comme le matériau « standard » du logement collectif et de l’habitat individuel. Mais la période récente, confrontée à l’urgence climatique, à la crise énergétique et aux changements réglementaires, rebat les cartes. Quels sont aujourd’hui – chiffres à l’appui – les matériaux privilégiés pour bâtir logements et quartiers ? Quels équilibres, quelles ruptures ou quelles continuités observe-t-on entre 2020 et 2025 ?

Le béton, toujours dominant mais sous pression

Brique, acier ou pierre restent actifs, mais il suffit d’un rapide tour sur les chantiers pour le constater : le béton demeure le pivot de la construction neuve, surtout dans le collectif. Selon la Fédération Française du Bâtiment (FFB), plus de 80 % des bâtiments résidentiels neufs achevés en France chaque année utilisent majoritairement du béton pour leur structure porteuse (2023). Ce constat recoupe les résultats de l’observatoire PREBAT, qui pointe aussi la quasi-hégémonie du béton dans le logement social.

Sa robustesse, sa facilité de mise en œuvre, sa résistance au feu et ses coûts maîtrisés expliquent cette prédominance. Le béton réunit aussi une filière industrielle colonisée par de grands groupes (Lafarge, Vicat…), capables de répondre à des commandes massives et standardisées.

Mais ce modèle de construction fait face à de nouvelles contraintes. La RE2020, opérationnelle depuis janvier 2022, impose de réduire drastiquement l’empreinte carbone du bâtiment neuf, notamment en privilégiant des matériaux à faible impact environnemental. Or, la fabrication du ciment – composant clé du béton – représente à elle seule près de 7 % des émissions mondiales de CO (Agence Internationale de l’Énergie). Face à ce défi, le maintien du primat béton s’accompagne de deux évolutions notables :

  • Le développement de bétons dits « bas carbone », intégrant des ajouts cimentaires ou des sous-produits industriels (laitier, cendres volantes), qui permettent d’abaisser jusqu’à 30 % les émissions associées à une structure classique (CSTB, 2023).
  • L’essor de solutions hybrides où béton et matériaux biosourcés se combinent, à l’image des planchers mixtes bois-béton.

Toutefois, la transition demeure freinée par la disponibilité, la logistique et le surcoût associé à beaucoup de bétons moins carbonés. En 2023, selon Efficacity, moins de 20 % des logements neufs intégraient une part significative de béton « bas carbone ».

Le bois : accélération sous contrainte réglementaire et logistique

Depuis la loi Élan (2018) et la forte médiatisation de la filière forêt-bois, le matériau connaît un bond significatif dans la construction neuve. Entre 2018 et 2022, la part de logements individuels neufs recourant à l’ossature bois a progressé de 12 % à 17% selon France Bois Forêt. Dans le logement collectif, la dynamique est plus lente mais réelle, stimulée par des appels à projets publics exigeant des solutions « bas carbone » (quartiers ANRU, ZAC nouvelles générations).

Quels sont les facteurs de ce regain ? Le bois stocke du carbone, offre un excellent rapport poids/résistance, permet des chantiers plus rapides (préfabrication) et dispose d’une filière industrielle enracinée localement. Son utilisation accélère dans trois segments :

  • Maisons individuelles en structure bois (ossature légère, poteaux-poutres…)
  • Bâtiments collectifs R+2 à R+6 en CLT (Cross Laminated Timber ou bois lamellé-croisé), notamment depuis la possibilité en 2020 d’aller jusqu’à R+8 dans la réglementation incendie (Source : FCBA)
  • Surélévations et extensions de bâtiments urbains où la question de la légèreté est clé

Mais cette montée en puissance reste freinée par plusieurs réalités :

  • Des coûts encore supérieurs de l’ordre de 15 à 20 % par rapport au tout-béton (XPair, 2023).
  • Une tension croissante sur la ressource forestière française, avec une filière bois d’œuvre qui peine parfois à répondre à la demande des grands donneurs d’ordre.
  • Des exigences fortes sur la traçabilité du bois pour garantir une gestion durable des forêts (PEFC, FSC).

Notons aussi que la France, si elle figure dans le peloton de tête européen pour la construction bois résidentielle, reste loin derrière l’Autriche (près de 30 % des logements collectifs) ou la Scandinavie.

Matériaux biosourcés et géosourcés : de la niche à la visibilité

Depuis 2020, la notion de « matériau durable » s’est élargie à des solutions issues de l’agriculture ou du sol : chanvre, paille, terre crue, laine de bois ou de mouton, ouate de cellulose, etc. Le Plan Bâtiment Durable relève qu’en 2023, près de 50 000 logements neufs ont intégré au moins une part de matériaux biosourcés, un chiffre en nette hausse (+15 %/an depuis 2020).

  • La brique de terre crue (adobe, pisé, BTC) réapparaît dans les logements sociaux expérimentaux, avec des chantiers emblématiques (Caserne Niel à Bordeaux, logements sociaux à Montreuil).
  • L’isolation en paille ou en chanvre gagne du terrain, soutenue par le label Bâtiment Biosourcé et la dynamique de l’écoconstruction rurale (Habitat Participatif France).
  • Les laines végétales ou animales (lin, mouton) côtoient la ouate de cellulose (papier recyclé), utilisées principalement en isolation intérieure.

L’atout de ces matériaux ? Un très faible impact environnemental (bilan carbone négatif pour le chanvre et la paille), une capacité à valoriser les filières agricoles locales, mais aussi des performances thermiques souvent excellentes. Les freins majeurs résident dans :

  • La fracture territoriale : les chantiers innovants sont surtout situés dans les zones rurales ou périurbaines, là où la disponibilité de la ressource et l’artisanat local le permettent.
  • Les limites structurelles : s’il est efficace pour les murs, le biosourcé répond encore difficilement à toutes les exigences portantes du collectif de grande hauteur.
  • Un déficit de formation dans la maîtrise d’ouvrage et la construction, freinant le passage à l’échelle.

Notons cependant l’existence de filières dynamiques dans certains territoires (chanvre en Grand Est, terre crue en Occitanie), souvent portées par la commande publique ou la promotion privée « écoresponsable » (Habitat et Humanisme, Scop Karibati).

La part discrète des matériaux « classiques » : brique, acier et pierre

Si béton et bois occupent l’essentiel du débat public, brique et acier restent bien présents selon le type de territoire et le segment de marché.

  • Brique : Selon le syndicat Les Briquetiers de France, le matériau occupe environ 20 % des constructions individuelles neuves (2023), surtout dans le Sud et l’Est du pays. La brique creuse ou monomur, à performances thermiques renforcées, reste privilégiée pour la rapidité de pose et la tradition locale.
  • Acier : Utilisé principalement en structure pour les bâtiments multi-étages ou les projets de grande portée architecturale. Son essor dans le résidentiel neuf est limité, mais il intègre certains programmes innovants (écoquartier Flaubert à Rouen, 2022).
  • Pierre : Devenue marginale en structure neuve sauf dans le bâti patrimonial ou le haut de gamme, mais l’enduit de façade à la chaux/sable, ou la pierre agrafée en parement, restent recherchés pour l’esthétique et la durabilité.

Innovations et recyclage des matériaux : une lame de fond encore discrète

L’économie circulaire s’impose progressivement dans la construction neuve : usage de matériaux recyclés, déconstruction sélective et revalorisation, mais l’impact reste modeste dans le résidentiel. L’ADEME souligne qu’en 2022, moins de 10 % des matériaux incorporés dans les logements neufs étaient issus du réemploi (hors béton recyclé).

  • Béton recyclé : Tendance montante sur les chantiers d’envergure (Grand Paris Express, Jeux Olympiques 2024), mais peu de généralisation dans le logement courant en raison de verrous normatifs.
  • Matériaux de réemploi : Bois de charpente, briques de récupération, verres isolants issus du démantèlement. Quelques chantiers pilotes s’illustrent (la Maillerie à Villeneuve d’Ascq, 2021).
  • Eco-conception : Développement de modules préfabriqués visant à minimiser la quantité de matériau nécessaire, réduisant déchets et surcoûts logistiques.

De nombreux freins subsistent, qu’ils soient d’ordre assurantiel (responsabilité décennale), logistique ou liés à la faible stabilité d’approvisionnement. La montée en puissance du réemploi est plus rapide dans les bâtiments publics et tertiaires que dans le neuf résidentiel.

Réglementations, choix industriels et attentes sociétales : une équation en mouvement

La période ouverte par la RE2020 accélère la transformation du choix des matériaux : les maîtres d’ouvrage anticipent des niveaux de carbone de plus en plus contraignants sur le cycle de vie du bâtiment. Plus généralement, la commande publique et les grandes opérations urbaines (ANRU, ZAN, consultations pour l’habitat social) intègrent désormais des clauses de « part minimale de matériaux bas carbone ».

Mais l’évolution des pratiques dépend autant de la réglementation que de la capacité des filières industrielles à offrir des matériaux avec :

  • Des coûts compétitifs et maîtrisés pour ne pas renchérir le prix de sortie du logement, déjà soumis à de fortes tensions (crise immobilière 2023-2024).
  • Un maillage d’entreprises locales formées, capables d’assurer la mise en œuvre, l’entretien et la durabilité des ouvrages.
  • La capacité à intégrer l’avis des habitants, de plus en plus attentifs à la qualité d’air intérieur, à la réversibilité ou à l’esthétique de leur logement.

Le marché français reste, en 2024, un terrain de compromis : ni le béton, ni le bois, ni les biosourcés ne sont prêts à s’imposer seuls dans tous les segments du logement neuf. La tendance dominante est à l’hybridation raisonnée – chaque opération cherchant le meilleur agencement possible entre réglementation, coûts, contraintes locales et innovations techniques.

Perspectives : la diversité territoriale et le défi de la massification

La France des matériaux est loin d’être homogène. Si le béton reste ancré dans la majorité des opérations urbaines, la progression du bois et des biosourcés est spectaculaire dans certains territoires : les régions Centre-Val de Loire, Nouvelle-Aquitaine, Grand Est, mais aussi des métropoles pionnières (Strasbourg, Nantes).

Plusieurs questions structurantes restent ouvertes pour les années à venir :

  • Les filières biosourcées et bois peuvent-elles gagner la « bataille de la massification » sans reproduire les dérives (surenchère de prix, importations, perte de qualité environnementale) ?
  • Le secteur saura-t-il résoudre la quadrature du cercle : massifier l’offre de logement neuf tout en respectant ses engagements environnementaux et sociétaux ?
  • Quel rôle jouera la décentralisation : la différenciation des matériaux selon les régions sera-t-elle consolidée par les politiques locales d’habitat ?

Les matériaux de demain seront-ils encore majoritairement « issus du passé », ou bien cette décennie signera-t-elle le passage à une nouvelle économie circulaire du logement ? Sous la pression conjuguée du climat, des usages et des politiques publiques, la palette des matériaux continue d’évoluer – dessinant un habitat neuf à la recherche d’un nouvel équilibre entre traditions constructives et ruptures environnementales.

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