Résidences secondaires : accélérateurs de tensions sur les marchés locaux du logement ?

24/01/2026

Des résidences secondaires omniprésentes et inégalement réparties

En 2024, la France compte près de 3,7 millions de résidences secondaires, selon les chiffres de l’INSEE. Ce volume représente environ 10% du parc total de logements. Mais derrière cette moyenne nationale se cache une réalité territoriale profondément inégale : certaines communes voient plus d’un logement sur deux réservé à un usage non principal, alors que d’autres en sont presque dépourvues. Depuis 2020, le phénomène connaît un regain marqué, accentué par la crise sanitaire qui a revalorisé l’usage de “l’ailleurs” et du télétravail.

Les résidences secondaires se concentrent principalement dans trois types d’espaces :

  • Littoraux : Bretagne, PACA, Nouvelle-Aquitaine… les côtes françaises concentrent une part majeure du stock.
  • Espaces de montagne : Savoie, Haute-Savoie, Pyrénées, où la part peut dépasser 60% dans certaines stations (source : INSEE, 2023).
  • Campagnes attractives et villes patrimoniales : Sud-Ouest, Dordogne, Lot, mais aussi des petites villes d’art ou de caractère.

C’est dans ces territoires que l’effet sur le marché local du logement est le plus marqué et le plus débattu.

Un lien direct avec la tension sur l’offre de logements

La multiplication des résidences secondaires réduit mathématiquement le stock disponible pour les occupants à l’année. Ce phénomène s’est intensifié depuis la pandémie de Covid-19, avec la “ruée vers l’espace” : de nombreux néo-résidents se sont portés acquéreurs de biens à transformer en pied-à-terre, modifiant ainsi en profondeur le marché local.

Quelques données clés pour appréhender l’ampleur du phénomène :

  • Dans le département du Morbihan, la part de résidences secondaires dépasse 27% du parc (INSEE, 2023). À Carnac, 71% des logements sont secondaires (source : Maire-info, 2024).
  • En Haute-Savoie, dans certaines communes de montagne, la part excède 75%, notamment dans les stations haut de gamme.
  • Dans l’Hérault, Sète ou Marseillan voient leur marché locatif fortement impacté, limitant l’accès aux logements pour les saisonniers comme pour la population permanente (France Inter, 2023).

Ce constat concerne également les grandes métropoles via la transformation de logements en locations meublées touristiques, une forme hybride entre résidence secondaire et exploitation “airbnbisée”.

Des conséquences durables sur l’accessibilité au logement

Le poids croissant des résidences secondaires contribue à une raréfaction de l’offre permanente et exerce une pression à la hausse sur les prix, tant à l’achat qu’à la location annuelle. Entre 2020 et 2023, le prix moyen dans certaines villes littorales a bondi de plus de 20% (Notaires de France, 2024), alors même que les revenus des locaux progressaient moins vite.

Ville Prix/m² (2020) Prix/m² (2023) Variation (%) % résidences secondaires
Biarritz 6 000 € 7 700 € +28% 40%
La Baule 4 500 € 5 700 € +27% 63%
Chamonix 8 500 € 10 000 € +17% 70%

Dans ces territoires, le marché du logement permanent s’étiole, et de nombreux ménages actifs – jeunes, travailleurs saisonniers, familles – se retrouvent exclus. La flambée des prix impacte également l’offre locative : nombre de logements sont retirés du marché pour être transformés en meublés touristiques ou en résidences secondaires. Selon l’Observatoire des Loyers, certaines stations balnéaires voient leur stock de locations à l’année diminuer de moitié en une décennie.

Gentrification, décohabitation et fragilisation du tissu social

La pression exercée par la demande de résidences secondaires a un effet d’éviction : dans de nombreux villages côtiers ou de montagne, les habitants permanents peinent à se loger. Ce phénomène favorise la gentrification, avec l’arrivée de nouveaux propriétaires disposant de moyens financiers supérieurs et peu d’attaches locales.

Plus encore, la multiplication des logements vacants hors saison entraîne :

  • La fermeture de commerces et services publics, faute de population à l’année (source : Le Monde, 2022).
  • Le vieillissement démographique, les jeunes étant contraints de quitter la commune.
  • Une précarisation du marché du travail local, notamment dans les zones touristiques qui ont du mal à loger leurs saisonniers.

Certaines communes tentent de résister par des dispositifs de régulation (superfisc, quotas, modification des PLU…), mais avec des résultats limités devant la capacité d’adaptation du marché et l’attractivité durable de certaines zones.

Résidences secondaires ou meublés touristiques : deux réalités proches, des effets convergents

L’essor d’Airbnb et assimilés, en parallèle de la croissance des résidences secondaires “classiques”, a renforcé la pression sur certains marchés locaux. En 2023, on dénombrait plus de 600 000 annonces sur les principales plateformes en France (Ministère du Logement, 2023).

  • À Paris, Bordeaux, Nice ou Lyon, nombre de logements sont retirés de la location classique pour être exploités de façon saisonnière.
  • Dans certaines îles bretonnes, plus d’un logement sur deux est concerné par une exploitation touristique temporaire dès les années 2020 (Le Télégramme, 2022).

Le Conseil d’Analyse Économique (2021) estime que la croissance de ces formules alternatives explique jusqu’à 30% de la hausse des loyers dans certains marchés “tendus” sur la période 2015-2022.

Une fiscalité et une régulation en adaptation permanente

Face à la montée du phénomène, les pouvoirs publics multiplient les mesures pour tenter de rééquilibrer le marché local. Depuis 2017, la “taxe sur les logements vacants” mais également l’augmentation possible de la taxe d’habitation sur les résidences secondaires dans les communes tendues offrent des leviers, parfois encore sous-utilisés. En 2023, 4 000 communes peuvent désormais majorer cette taxe (source : service-public.fr).

D’autres outils ciblent l’encadrement des meublés touristiques :

  • Obligation d’enregistrement des locations meublées courtes durées dans plusieurs grandes villes.
  • Création de quotas ou règles d’urbanisme pour limiter la conversion de logements principaux.
  • Expérimentation de plafonds sur les nuitées par résidence secondaire, en particulier dans les zones ultra-attractives.

Néanmoins, la rareté persistante de logements accessibles démontre que ces réponses demeurent, à ce jour, insuffisantes à enrayer la dynamique de captation de l’offre.

Regards croisés depuis 2020 : dynamiques post-pandémiques et tensions accrues

La revalorisation des espaces “hors-métropole”, accélérée par des modes de vie hybrides et la possibilité de télétravailler, a exacerbé le phénomène. Selon une enquête du Credoc (2022), près de 12% des actifs envisageaient, dans l’après-Covid, d’acquérir ou d’utiliser plus fréquemment une résidence secondaire – un chiffre en nette progression depuis 2019.

Les années 2020-2024 marquent ainsi un tournant de plus :

  • Accélération des achats dans des “zones d’échappée” : l’arrière-pays, les petits bourgs, les bassins côtiers sont devenus des refuges recherchés.
  • Transformation des usages : de plus en plus de résidences secondaires sont occupées plusieurs mois par an, brouillant la frontière avec le logement principal.
  • Diversification des profils d’acquéreurs : familles urbaines, retraités, actifs en télétravail, investisseurs.

Face à la persistance d’une production neuve faible dans les zones tendues et une demande qui change de nature, la tension sur le logement permanent pourrait continuer de croître dans les prochaines années.

Perspectives et alternatives locales à réinventer

Le débat sur les solutions anime aujourd’hui les territoires concernés :

  • Expériences de droit de préemption : certaines collectivités expérimentent le rachat de logements à vocation d’usage principal, pour les remettre sur le marché local.
  • Incitations fiscales inversées : abattements pour les propriétaires transformant leur bien en logement permanent.
  • Coopératives foncières et “baux réels solidaires” : dispositifs qui visent à pérenniser le logement abordable en sortie d’investissement spéculatif.
  • Soutien au logement des saisonniers : par la mobilisation du parc public ou la création de foyers adaptés.

Le débat reste vif : comment réguler sans freiner l’attractivité, ni stigmatiser les nouveaux habitants ni dénier aux ménages une envie légitime de changer d’air ? Les trajectoires locales divergent. Là où certaines communes craignent la “muséification” de leur territoire, d’autres misent sur l’innovation sociale ou sur la conciliation entre tourisme, économie locale et résidence permanente.

La multiplication des résidences secondaires révèle en creux la difficulté persistante à maintenir des marchés locaux du logement accessibles et vivants. Elle oblige à repenser, à l’échelle fine de chaque territoire, l’équilibre entre attractivité, usage partagé et droit au logement des habitants de l’année.

En savoir plus à ce sujet :