Permis de construire : mesurer le tournant du logement en France depuis 2020

16/08/2025

Un baromètre révélateur des mutations du logement

Le nombre de permis de construire délivrés chaque année agit comme un véritable baromètre de l’état du secteur du logement en France. Ce chiffre, publié chaque mois par le ministère de la Transition écologique, dévoile bien plus qu’une simple tendance administrative : il reflète les dynamiques économiques, les orientations politiques, les aspirations des territoires et les grandes transitions à l’œuvre (écologique, démographique, sociale).

Depuis 2020, la délivrance des permis de construire a connu des évolutions spectaculaires : crise sanitaire, inflation des coûts, changements réglementaires, impacts du ZAN (Zéro Artificialisation Nette), attentes en matière de rénovation, mais aussi montée des inégalités territoriales. Derrière chaque tournant statistique, c’est tout l’écosystème du logement neuf — promoteurs, collectivités, ménages, artisans — qui s’ajuste ou se fragilise.

Retour sur cinq ans de chiffres : une trajectoire sous tension

Pour saisir l’ampleur des transformations, il faut comparer les évolutions du nombre de permis sur la période récente. Rappelons qu’un permis de construire concerne essentiellement le logement neuf, qu’il soit individuel ou collectif. Selon la base Sit@del2 du ministère, voici l’allure de la série :

  • 2019 : 453 000 logements autorisés
  • 2020 : 381 600 (année plombée par le confinement)
  • 2021 : 471 000 (effet de rattrapage post-Covid)
  • 2022 : 471 100
  • 2023 : 376 100 (soit une chute de 20% en un an, source : Ministère Transition écologique, Bilan 2023 logement neuf)
  • Premier trimestre 2024 : la tendance reste orientée à la baisse, sous les 350 000 permis en rythme annuel.

Jamais, depuis la crise du début des années 1990, la machine du logement neuf n’avait connu un accès de faiblesse aussi net en France. À titre d’exemple, les autorisations de 2023 sont inférieures de 25% à la moyenne 2016-2019. Que s’est-il passé ?

2020-2022 : le choc Covid, la relance, puis l’essoufflement

L’année 2020 est marquée par l’arrêt brutal des services d’urbanisme lors du premier confinement. Le recul des permis de construire a atteint 16% par rapport à 2019. Pourtant, le choc n’est pas que conjoncturel. En 2021, un effet d’entraînement se produit : gel des projets reportés, besoin de « start » post-Covid pour les ménages et les promoteurs. Les chiffres repartent à la hausse, dépassant temporairement le niveau d’avant-crise. Mais dès la deuxième moitié de 2022, l’élan s’épuise.

Trois facteurs structurels commencent à s’imposer :

  • Explosion des coûts de construction (hausse des matériaux, raréfaction de la main d’œuvre, conséquences de la guerre en Ukraine sur les fournitures)
  • Durcissement des critères d’octroi du crédit : HCSF et remontée progressive des taux d’intérêt, rendant l’accession plus difficile pour les ménages
  • Anticipation du ZAN : de nombreux projets individuels sont accélérés en 2021-2022 par crainte de la raréfaction du « droit à bâtir », puis effet de frein lorsque les règles se durcissent

2023-2024 : plongée inédite et causes profondes

L’année 2023 marque un décrochage véritablement inédit : retour sous le seuil des 380 000 permis annuels, une première depuis plus de 20 ans. La baisse s’accélère partout, mais n’est pas homogène selon les territoires ou les segments de marchés.

  • La construction de maisons individuelles s’effondre : à peine plus de 120 000 permis en 2023, chiffre le plus bas depuis 1992 (Le Moniteur). Les maisons groupées, anciennes vedettes de la périurbanisation, sont particulièrement touchées.
  • L’habitat collectif recule lui aussi, mais un peu moins vite (-16% en un an). Certaines métropoles tirent mieux leur épingle du jeu, mais les mises en chantier s’effritent dans la plupart des agglomérations moyennes.
  • Le recours au logement social souffre : la part des permis concernant le logement social plonge de plus de 18% en 2023 par rapport à 2022 (Union sociale pour l’habitat). Plusieurs acteurs alertent sur la constitution d’un « trou d’air » durable.

Cette chute traduit la convergence de plusieurs phénomènes :

  1. Renchérissement du foncier et des coûts
    • Le prix moyen du terrain à bâtir a doublé en dix ans dans de nombreux secteurs périurbains.
    • Le coût de la construction par m² a augmenté de 15 à 25% entre 2021 et 2024 (source : Fédération Française du Bâtiment).
  2. Défiance accrue au sein de la population
    • Les enquêtes révèlent une accélération du « syndrome NIMBY » : près de 6 Français sur 10 se déclarent opposés à des programmes de logements collectifs près de chez eux (Cerema, 2023)
    • Des contentieux en hausse (+80% de recours contre les permis collectifs depuis 2019, source : Ordre des architectes, 2023)
  3. Politiques locales de plus en plus restrictives
    • Durcissement des PLU et des processus d’instruction dans la majorité des communes rurales et périurbaines
    • Bascule de l’effort des maires vers le cadre de vie, la lutte contre l’artificialisation, parfois au détriment de la production
  4. Affaiblissement sensible de la primo-accession
    • Suppression du PTZ neuf dans une grande part du territoire en 2024
    • Endettement moyen à l’achat en progression de plus de 25% depuis 2020 (source : Observatoire Crédit Logement/CSA)

Des disparités territoriales grandissantes

La géographie de la délivrance des permis souligne les nouvelles fractures du logement :

  • Île-de-France et grandes métropoles : Paris, Lyon, Marseille connaissent un recul marqué, même si certains secteurs résistent par l’intensité de la demande ou la densification urbaine. Toutefois, la petite couronne francilienne affiche un effondrement du nombre de permis déposés (-33% entre 2022 et 2023 selon la DREIF).
  • Communes rurales et périurbaines : les maisons individuelles s’y raréfient, conséquence directe du ZAN et d’une attitude plus frileuse des maires (moins d’autorisations pour préserver l’attractivité résidentielle).
  • Régions littorales, montagnes et zones de forte tension touristique : le marché se divise. Quelques stations très prisées (Pays basque, Haute-Savoie) continuent à délivrer de nombreux permis pour des résidences secondaires, tandis que d’autres territoires subissent une quasi-stagnation.
  • Villes moyennes : disparités contrastées. Certaines, comme Pau ou Le Mans, tirent profit d’un exode urbain temporaire, mais cet effet s’effrite au fil des mois.

L’étude récente de l’INSEE montre qu’en 2023, près de 1 permis sur 2 a été accordé dans seulement 15 % du territoire, preuve que la production neuve se concentre brutalement.

Effets d’entraînement sur tout l’écosystème du logement

La chute des permis de construire ne se limite pas aux seules statistiques administratives. Elle produit un effet domino sur :

  • L’emploi dans le bâtiment : 60 000 emplois menacés selon la Fédération Française du Bâtiment.
  • Le volume des mises en chantier : la décrue se prolonge logiquement dans les trimestres qui suivent la chute des permis.
  • L’offre disponible pour l’accession et la location : tension à la hausse sur les prix et les loyers, surtout dans les zones tendues.
  • La mixité sociale : repli de la production de logements sociaux, aggravant la pénurie.
  • L’innovation architecturale et énergétique : ralentissement des expérimentations, alors même que la RE2020 impose de nouveaux standards depuis 2022.

À moyen terme, ce ralentissement alimente les tensions locatives, freine la mobilité résidentielle et pourrait amplifier les difficultés d’accès au logement pour les catégories modestes et les jeunes ménages.

Permis de construire : quels signaux pour la suite ?

L’année 2024 débute encore dans le rouge, mais le gouvernement déclenche une série de mesures ciblées. Un « choc d’offre » est annoncé pour relancer la production neuve : simplification des procédures, facilitation d’urbanisme transitoire, expérimentation de permis d’autoriser par lot, et fléchage de nouveaux montants vers le logement social. Reste que la confiance des acteurs demeure ébranlée, tout comme les finances des collectivités.

Dans ce contexte, le nombre de permis de construire s’impose comme un thermomètre à surveiller de près. Sa mutation récente alerte sur des choix à venir : inventer de nouveaux modèles de production plus sobres, faire évoluer le rapport entre extension urbaine et renouvellement, repenser la mixité et le rôle de l’habitat neuf face à la montée des contraintes écologiques et des attentes sociales.

Les années 2020 marquent ainsi un basculement inédit : le permis de construire n’est plus seulement un acte technique, mais le reflet direct des arbitrages, tensions et enjeux à l’œuvre dans la fabrique du logement français. Observer sa trajectoire depuis 2020, c’est comprendre comment le système du logement s’adapte aux grands défis contemporains.

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