Logement français : que révèle la répartition des classes énergétiques ?

24/03/2026

Décrypter les classes énergétiques : une clé de lecture des inégalités du parc résidentiel

Depuis juillet 2006, la performance énergétique des logements est évaluée à travers le Diagnostic de Performance Énergétique (DPE), outil central du débat sur la transition écologique du bâti français. Qu'elles soient A, B, C, D, E, F ou G, ces classes énergétiques, longtemps méconnues du grand public, sont désormais au cœur des préoccupations immobilières, sociales et politiques. Ce classement, loin d'être anodin, structure aujourd'hui la perception de la valeur des biens, oriente les politiques publiques de rénovation et reflète de profondes inégalités dans l'accès au confort.

Entre 2020 et 2024, la médiatisation autour des « passoires thermiques » a accéléré la sensibilisation des ménages à ces enjeux. Mais quelle est justement la photographie actuelle de la répartition des logements français selon leurs classes énergétiques ? Répondre à cette question, c’est aussi éclairer les logiques historiques, les fractures territoriales et l’ampleur du défi à venir.

Les chiffres clés actuels : quelle répartition nationale des classes énergétiques ?

Selon le dernier rapport de l’Observatoire National de la Rénovation Énergétique (ONRE, édition 2023), la répartition des étiquettes DPE du parc de résidences principales en France métropolitaine est la suivante :

  • Classe A-B : environ 7 % des logements
  • Classe C : près de 18 %
  • Classe D : l’étiquette la plus fréquente, avec 32 %
  • Classe E : 24 %
  • Classe F : 12 %
  • Classe G : 7 % (soit quelque 1,7 million de « passoires thermiques »)

Un graphique publié par l’Ademe en novembre 2023 corrobore ces chiffres pour l’ensemble du parc, en intégrant également les logements vacants et secondaires. Ainsi, moins d’un logement sur trois obtient une étiquette jugée performante (A à C), tandis que près de 19 % souffrent d’une étiquette très défavorable (F ou G). Notons que ces moyennes cachent des écarts impressionnants selon l’ancienneté du logement, la nature du bâti (individuel ou collectif) et la région.

Comprendre l’héritage du bâti : un parc ancien en première ligne

L’essentiel des difficultés énergétiques du parc résidentiel français est lié à son âge. Plus de la moitié des logements français (56 %) ont été construits avant l’application de la première réglementation thermique en 1975 (source : Insee, 2022). Ces logements, conçus dans un contexte de coût énergétique faible et d'absence de contraintes techniques, sont surreprésentés dans les classes F et G :

  • Avant 1948 : un logement sur deux est étiqueté F ou G
  • 1949-1975 : autour de 25 % en F ou G
  • Après 2000 : moins de 5 % en F ou G

À l’inverse, les logements récents (construits après 2013) atteignent souvent la catégorie B ou C grâce à la réglementation thermique RT 2012 puis RE 2020, mais ils demeurent largement minoritaires : seuls 13 % du parc a été édifié depuis 2000.

Disparités territoriales : la France des passoires et celle du neuf

La localisation géographique est un autre déterminant majeur de la classe énergétique d’un logement. Les logements les moins performants sont fortement surreprésentés :

  • Dans les centres anciens des villes moyennes ou petites
  • Dans les territoires ruraux
  • Dans le grand quart nord-est et le centre du pays (Bourgogne-Franche-Comté, Grand-Est, Centre-Val de Loire, Auvergne-Rhône-Alpes, sources : SDES, 2022)

À l’inverse, les grandes métropoles (Lyon, Bordeaux, Nantes) et l’Île-de-France, où se concentrent les programmes immobiliers récents et des dispositifs d’incitation à la rénovation, présentent une part plus élevée de logements classés A, B ou C.

Une enquête du Commissariat Général au Développement Durable (CGDD, décembre 2023) a montré que le risque de vivre dans une passoire thermique est multiplié par 1,8 dans une maison individuelle ancienne, par rapport à un appartement récent en copropriété.

Impact social : qui vit dans les logements les moins performants ?

L’enjeu énergétique croise celui des inégalités sociales. Selon l’Observatoire National de la Précarité Énergétique (ONPE, 2023), ce sont les ménages les plus modestes qui résident le plus fréquemment dans des logements classés F ou G :

  • 37 % des ménages vivant sous le seuil de pauvreté résident dans une passoire thermique contre 12 % pour le reste de la population.
  • Les locataires du parc privé sont également surreprésentés dans ces classes énergétiques défavorables (22 % contre 13 % des propriétaires occupants, source : Insee, 2023).

Ce sur-risque a d’importantes conséquences en matière de confort, de coût, mais aussi de santé (problèmes d’humidité, de température, surmortalité hivernale via l’exposition au froid).

Point de vigilance : le DPE, un outil encore perfectible

S’il est aujourd’hui la référence en matière de performance énergétique, le DPE a évolué dans son mode de calcul. Avant juillet 2021, il reposait sur les factures énergétiques. Depuis, il s’appuie sur une modélisation, standardisée mais parfois critiquée (source : UFC-Que Choisir, 2023). Résultats : certains logements peuvent voir leur note modifiée sans travaux, d’un DPE version 2012 à la version post-2021.

De plus, le DPE ne prend pas (encore) systématiquement en compte l’ensemble des postes énergétiques (climatisation, équipements d’appoint, automates, etc.) ni la question de l'usage, qui peut faire varier la « réalité vécue » d’un logement.

Le marché immobilier, transformé par la pression énergétique

Depuis la « loi Climat et Résilience » (2021), l’interdiction progressive de la location des logements classés F et G accélère la prise de conscience des propriétaires et des bailleurs.

  • En 2024, les logements classés G (avec une consommation supérieure à 450 kWh/m²/an) sont déjà interdits à la location, mesure qui s’étendra en 2025 à tous les G puis en 2028 aux F.
  • En Île-de-France, les biens en vente affichant une “bonne classe” (A, B ou C) partent désormais en moyenne 22 % plus chers que les autres (source : Notaires du Grand Paris/MeilleursAgents, 2024).
  • Le nombre de logements retirés du marché locatif pour cause de travaux ou d’impossibilité de rénovation a été multiplié par deux entre 2021 et 2023 (CGEDD, 2023).

Le DPE s’impose ainsi comme un critère de hiérarchisation du parc, mais aussi comme facteur de tensions, notamment dans les territoires déjà fragilisés.

Dynamiques de rénovation et perspectives à l’horizon 2030

Face à l’urgence climatique – mais également sociale – la massification de la rénovation énergétique est devenue un impératif. Près de 650 000 logements ont fait l’objet d’une rénovation globale accompagnée en 2023, souvent avec le soutien de dispositifs tels que MaPrimeRénov’, contre 210 000 en 2020 (source : ANAH, 2024).

Pour autant, le rythme reste encore insuffisant au regard de l’objectif national : la « sortie totale » des passoires thermiques en 2034 (soit plus de 5 millions de logements à rénover, résidentiel et tertiaire confondus), selon le calendrier du Plan France Relance et la trajectoire européenne.

Dans ce contexte, la dynamique actuelle n'est pas linéaire. Plusieurs freins sont identifiés :

  • La complexité technique et financière des rénovations lourdes sur le bâti ancien
  • Le déficit d'entreprises suffisamment formées/certifiées sur chaque territoire
  • La faiblesse du reste à charge supportable par de nombreux ménages modestes

Le gouvernement et les collectivités expérimentent dès 2024 de nouveaux dispositifs territorialisés, tentant d’orienter les aides selon la typologie du bâti et la situation sociale des ménages (territoires « zéro passoire », accompagnement renforcé pour les seniors propriétaires, etc.).

À retenir : une photographie mouvante, enjeu d’équité

La répartition des classes énergétiques en France dessine une géographie sociale du logement : si la classe D reste la norme nationale, tout semble jouer contre les plus vulnérables, pris en étau entre prix de l’énergie et difficulté d’accès à la rénovation.

La mutation énergétique du parc, loin de niveler ces inégalités, risque d’exacerber les fractures à court terme : décrochage de territoires entiers, tension sur le marché locatif, augmentation de la « valeur verte » au détriment des « biens à la traîne ».

La décennie 2020-2030 s’annonce ainsi décisive : le classement énergétique n’est plus seulement un indicateur technique, mais un facteur structurant de redistribution géographique et sociale du logement en France. Observer, documenter et questionner ces évolutions, c’est mesurer l’ampleur des défis à venir et des choix collectifs à trancher pour que la transition n’accentue pas les inégalités.

Sources principales :

  • Observatoire National de la Rénovation Énergétique (ONRE), Synthèse 2023
  • Insee, France Portrait Social, 2022-2023
  • CGEDD, Rapport Annuel 2023
  • ANAH, Bilan des rénovations 2024
  • SDES, Enquête Logement 2022
  • Ademe, Observations 2023 et cartographie DPE

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