Vacance des logements en France : décryptage d’un phénomène pluriel

26/09/2025

Une progression continue et hétérogène de la vacance

En 2020, selon l’Insee, la France comptait 3,1 millions de logements vacants, contre 2,1 millions en 1990. Cela représente plus de 8,3% du parc total. La vacance est loin d’être uniforme selon les territoires : alors que les métropoles connaissent souvent des taux très faibles, certaines villes moyennes et zones rurales dépassent les 10%, voire les 15% de vacance (Dossier Insee Référence 2022).

  • Île-de-France : moins de 6% de logements vacants (Insee 2023)
  • Creuse, Haute-Marne ou Nièvre : des records à plus de 13%
  • Marseille : 8,4% de logement vacants dans la ville, mais de grandes disparités intra-muros (APUR, 2023)

Cette évolution globale cache donc de fortes disparités. Près d’un nouveau logement sur trois construit depuis 2010 n’est encore habité en zones rurales faiblement attractives (Insee, Focus, oct. 2022).

Définir la vacance : une catégorie à nuancer

Parler de “vacance” suppose de bien distinguer les différentes situations :

  • Vacance temporaire (liée à une mise en location ou en vente, à des travaux, ou succession)
  • Vacance structurelle (logements perpétuellement vides pour des raisons multiples : localisation, dégradation, défaut d’offre adaptée, etc.)

L’Insee considère comme vacant tout logement inoccupé au 1er janvier de l’année de recensement, hors locations temporaires saisonnières et logements de fonction. Mais sous cette même étiquette, la réalité diffère de façon spectaculaire selon les territoires, la nature du bâti, le cycle de vie du bien et les segments de marché.

Les causes structurelles : territoires en déclin, mobilité résidentielle et évolution des modes de vie

Le legs des territoires en décroissance démographique

La première explication tient à la contraction démographique de nombreux territoires, principalement des villes petites et moyennes, du centre et du nord-est du pays. Depuis les années 1970, la désindustrialisation et la métropolisation ont vidé des centaines de bourgs et de quartiers, laissant des pans entiers de logements sans repreneurs. À Saint-Étienne, le taux de vacance reste supérieur à 10% à cause de la perte de population et du marché résidentiel atone (Insee, 2023).

Les jeunes ménages, moteurs des dynamiques locales, migrent vers les grandes villes. La baisse du nombre d’élèves, la fermeture d’usines ou de gares, achèvent la spirale. Le stock de logements, lui, ne s’ajuste pas instantanément : il faut parfois 10 à 20 ans pour voir un parc vacant être démoli ou transformé.

L’impact du vieillissement du bâti et de l’insalubrité

L’ancienneté et la dégradation du bâti figurent parmi les causes majeures. Plus de 20% des logements vacants datent d’avant 1945. Beaucoup, situés dans des centres-villes historiques désertés ou des bourgs ruraux, nécessitent d’importants travaux, alors que la demande est faible. Selon la Fondation Abbé Pierre (2023), un tiers des logements vacants en France présentent des défauts majeurs d’isolation, de chauffage ou d’installations électriques. Résultat : ni attractifs pour les potentiels locataires, ni compétitifs sur le marché de la vente sans investissement massif.

L’évolution des modes de vie et la mobilité restreinte

Les changements sociétaux depuis 2020 modifient le rapport au logement :

  • Mutation du télétravail : certains ménages ont quitté les centres sans créer de demande nouvelle dans les zones dépeuplées, donnant l’illusion d'une vacance "structurelle" durable dans ces dernières.
  • Baisse de la mobilité résidentielle : En 2022, elle a atteint un plancher historique (Crédoc, décembre 2023), aggravée par la difficulté d’accès au crédit et la réticence à céder des biens sur un marché stagnant.
  • Divorces tardifs, décohabitations, vieillissement de la population : facteurs qui fragmentent la demande et qui la décalent du bâti existant.

Phénomènes économiques et stratégies d’investissement

Difficultés économiques et loyers inadéquats

Dans certains territoires, les coûts d’acquisition et d’entretien s’avèrent rédhibitoires, alors que les loyers potentiels restent bas. À Vierzon ou Montluçon, la rente locative ne couvre même pas le coût de remise à niveau du bâti. Investir devient une gageure, d’autant que le risque d’impayés est élevé (Insee, Etudes sociales, 2023).

Stratégies patrimoniales et rétention de logements

L’immobilier sert aussi de réserve de valeur. Certains propriétaires, souvent héritiers, préfèrent laisser un logement vide plutôt que de le louer à un loyer jugé "trop bas". Quelques-unes des principales stratégies qui expliquent la rétention de logements :

  • Attente d’une revalorisation future (notamment en zone urbaine en mutation)
  • Complexité administrative ou peur de la gestion locative (impayés, réglementation, etc.)
  • Absence d’héritiers clairs ou indivisions compliquées

La loi "anti-squat" de 2023 a encore accentué les réticences, certains propriétaires craignant davantage les procédures d’expulsion chronophages (France Info, 2023).

Multiplication des résidences secondaires et sous-utilisation du parc

En France, plus de 10% du parc total consiste en résidences secondaires, souvent vacantes neuf à dix mois par an (Insee, 2022). Cette réalité "camoufle" une vacance non permanente mais réelle, surtout dans les zones touristiques (littoraux, montagne, sud-est). Le phénomène s’est accentué avec la période Covid et la recherche d’un "refuge au vert" (Le Monde, 2022).

Les politiques publiques et la difficile résorption de la vacance

Des programmes incitatifs... peu efficaces

La lutte contre la vacance fait partie de nombreux dispositifs (Programme Action Cœur de Ville, Plan national de lutte contre la vacance, aides à la réhabilitation, taxe sur les logements vacants). Mais leur efficacité reste partielle :

  • Seulement 13 000 logements remis sur le marché en 2022 via Action Logement, alors que le stock global reste stable.
  • Les aides à la rénovation (Maprimerénov’, Anah) bénéficient plutôt aux propriétaires occupants qu’aux bailleurs privés.
  • La taxe sur les logements vacants reste peu dissuasive hors grandes villes, selon l’Observatoire national de la rénovation urbaine (2022).

Cas emblématique : la vacance "subie" dans les centres-bourgs

Photos de maisons murées dans la Creuse, vitrines abandonnées dans la Haute-Marne... Ces images sont devenues le symbole de la vacance "définitive", où ni la demande, ni les investisseurs, ni les jeunes ménages ne se projettent. Ici, la vacance questionne avant tout le projet territorial lui-même, et la capacité des politiques de revitalisation à infléchir une trajectoire démographique déclinante.

Transitions écologiques et usages différés du stock vacant

Maillage des réseaux, isolation thermique et obsolescence

Les enjeux écologiques accélèrent la vacance des logements énergivores (classés F et G), désormais stigmatisés par la réglementation (interdiction de location progressive, rénovation obligatoire – loi Climat et Résilience 2021). Selon l’Observatoire national de la rénovation énergétique (ONRE), plus de 350 000 logements vacants appartiennent à cette catégorie. Les propriétaires peu solvables se retrouvent sans solution, accrus dans la vacance technique.

Projets de réaffectation et tiers-lieux

Face à la vacance, quelques collectivités innovent : transformation d’anciennes maisons en “tiers-lieux”, logements d’urgence, ou espaces associatifs. À Châtellerault ou Guéret, ces initiatives dépendent toutefois d’un écosystème associatif solide et ne représentent qu’une minorité des cas (La Gazette des Communes, septembre 2023).

Vers une nécessaire redéfinition des usages et du marché

La vacance des logements en France résulte d’un faisceau complexe de facteurs territoriaux, économiques, sociaux, et réglementaires. Longtemps perçue comme un simple « défaut » ou une aberration, elle reflète en réalité les transformations profondes de la société, de ses modes de vie et des relations au territoire. Au contraire d’une ressource immédiatement mobilisable, le stock vacant en France cristallise souvent l’atonie du marché local, la précarité des propriétaires, la dégradation du bâti ou la vacillante attractivité de certaines communes. Face à la crise actuelle, une politique ambitieuse de remise en circulation des logements vacants appelle donc, au-delà de la simple injonction, un véritable projet de territoire, alliant redynamisation économique, soutien aux habitants et réponse adaptée aux nouveaux usages résidentiels.

Sources :

  • Insee, Référence « Logement en France » 2022, Focus logement vacant, Etudes sociales 2023
  • Fondation Abbé Pierre, Rapport sur le mal-logement 2023
  • APUR (Atelier parisien d’urbanisme), 2023
  • France Info, 2023 ; La Gazette des Communes, 2023 ; Le Monde, 2022 ; Crédoc, décembre 2023
  • Observatoire national de la rénovation urbaine, 2022 ; ONRE, 2023

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